La loi sur le cannabis au Maroc : Deux ans après, les cultivateurs du Rif restent incertains

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Malgré les incitations à abandonner le marché illégal pour se tourner vers des débouchés médicaux et industriels, les producteurs de « kif » hésitent toujours à franchir le pas, plongeant le secteur dans l’incertitude.

Expérience d’un cultivateur de cannabis dans le cadre de la légalisation au Maroc

Dans un petit hameau situé à environ vingt kilomètres de Chefchaouen, les parcelles d’Aziz se trouvent au bout d’une piste sinueuse bordée de conifères. Âgé de 38 ans, il vient de semer les graines pour la récolte d’été et a créé sa coopérative conformément à la loi adoptée en 2021 par le Maroc, qui autorise la culture de cannabis à des fins médicales et industrielles tout en maintenant l’usage récréatif illégal. Aziz a demandé une licence à l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (Anrac) mais doit encore trouver une entreprise prête à acheter sa récolte. Récemment, deux Américains sont venus dans le village et ont montré de l’intérêt pour leurs plantes, mais ils n’ont pas encore parlé de prix.

Aziz, un précurseur dans les douars alentour

Aziz est considéré comme un précurseur dans les douars environnants car selon lui, la plupart des cultivateurs n’ont rien entrepris dans le cadre de la légalisation. Il a décidé de franchir le pas afin de ne plus vivre dans la peur de poursuites éventuelles, car il y a toujours un risque qu’un acheteur pris par la police ou un voisin malveillant les dénonce. Toutefois, il exprime ses doutes quant aux avantages financiers du circuit légal.

La loi de 2021 offre un espoir pour le Rif

Dans la région du Rif, la nouvelle législation visant à remplacer les cultures illicites destructrices de l’environnement par des activités légales durables et créatrices d’emplois est pour l’instant source de doutes plutôt que d’enthousiasme. Les habitants de la région craignent que les bénéfices ne reviennent qu’à l’État, aux laboratoires et aux multinationales, laissant la population locale sur la touche. Farid, un cultivateur de kif dans un village voisin, se dit dans le flou quant aux modalités de la nouvelle loi : 

« À qui et à quel prix vendrons-nous notre production ? Quelles semences utiliserons-nous et seront-elles adaptées à notre terre ? Nous n’avons rien d’autre que le kif, nous ne prendrons pas le risque de tout perdre. »

Cependant, la loi de 2021 offre une issue pour le Rif, région pauvre et marginalisée qui est considérée par l’ONU comme le premier producteur mondial de résine de cannabis. Bien que cette culture soit à la fois interdite et tolérée par les autorités pour préserver une certaine forme de paix sociale, la manne financière générée par le trafic ne bénéficie guère aux quelque 400 000 personnes (selon une estimation officielle) qui en dépendent. La nouvelle loi offre donc un espoir de reconversion des cultures illicites en activités légales durables et créatrices d’emplois pour les habitants du Rif.

La légalisation du cannabis promet des bénéfices pour les cultivateurs et la région

Selon le ministère de l’Intérieur, seuls 4 % du chiffre d’affaires du marché illégal de cannabis reviennent aux cultivateurs. Le directeur de l’Agence nationale pour la régulation de la culture du cannabis (Anrac), Mohammed El Guerrouj, estime que les nouvelles lois sur le cannabis garantiront aux cultivateurs un revenu quatre à cinq fois supérieur à ce qu’ils gagnaient dans l’illégalité. Par le biais de leurs coopératives, les cultivateurs pourront négocier les prix et bénéficier d’un revenu fixe, leur offrant une visibilité pour investir dans l’amélioration de leur mode de vie. En outre, la création d’emplois dans la région est promue par les nouvelles industries qui doivent investir dans les trois provinces autorisées à cultiver le cannabis : Chefchaouen, Al Hoceima et Taounate.

Le directeur de l’Anrac montre que le projet avance, avec plus de 400 agriculteurs ayant déjà obtenu l’autorisation de culture et 75 opérateurs ayant reçu des autorisations de transformation, de commercialisation ou d’exportation, y compris des industries pharmaceutiques, des agro-industries, des coopératives et des personnes physiques. À Rabat, où les dossiers s’accumulent, El Guerrouj se réjouit de la mise en place de quatre premières industries, dont une pharmaceutique et trois autres produisant des produits à base de cannabidiol (CBD), qui sont en phase de lancement. Selon lui, cette dynamique favorisera le développement de la région et de ses cultivateurs, pour lesquels la valeur ajoutée est réservée.

cannabis

Les obstacles à la légalisation

Convaincre les cultivateurs

La légalisation de la culture du cannabis au Maroc ne se fera pas sans obstacles. Les cultivateurs, habitués aux codes de l’illégalité, pourraient être réticents à se tourner vers le marché légal. Khalid Mouna, anthropologue et auteur de Le Bled du kif, explique que ces cultivateurs fuient tout ce qui représente l’État en raison de la répression et de l’abandon dont ils sont victimes depuis longtemps. Il est donc nécessaire de les convaincre que la légalisation est une opportunité pour eux.

Des enjeux culturels

Au-delà des enjeux économiques, la légalisation du cannabis soulève également des questions culturelles et sociales. Le kif est une plante ancestrale au Maroc, avec une forte dimension symbolique et identitaire. Certains redoutent que la légalisation ne conduise à la perte de cette culture traditionnelle, au profit d’une industrie mondialisée et uniformisée. Il est donc important de prendre en compte ces enjeux culturels et de valoriser l’histoire et la tradition du kif dans le cadre de la légalisation.

La lutte contre le marché illégal

Enfin, la légalisation du cannabis au Maroc doit s’accompagner d’une lutte contre le marché illégal. Le trafic de drogue est une source de financement pour de nombreux groupes criminels et terroristes, qui alimentent l’insécurité et la violence dans la région. Il est donc essentiel de mettre en place des mécanismes de contrôle efficaces pour empêcher la poursuite du trafic illégal de cannabis, et ainsi favoriser le développement d’une économie légale et durable.

Des incertitudes concernant les débouchés du marché légal de cannabis

La question des débouchés du marché légal de cannabis demeure incertaine. Kenza Afsahi, sociologue, se demande si le marché sera exclusivement orienté vers l’usage médical ou s’il couvrira une gamme plus large de produits allant des cosmétiques à l’alimentation en passant par les matériaux de construction. Elle souligne également que les retombées pour les cultivateurs dépendront de la taille de ce marché ainsi que de leur capacité à s’insérer dans la chaîne de production, y compris dans la transformation. La chercheuse de l’université de Bordeaux anticipe plutôt la coexistence de deux marchés, comme dans tous les pays qui ont légalisé le cannabis sans pour autant éradiquer le marché illégal.

Des doutes subsistent quant à l’impact du marché légal sur la consommation de cannabis récréatif

Selon Khalid Tinasti, enseignant-chercheur spécialisé en politique des drogues à Genève, la demande de cannabis récréatif restera forte, même avec la mise en place d’un marché légal au Maroc. Il estime que seuls quelques cultivateurs pourront rejoindre le circuit légal, tandis que le marché illicite continuera d’être dominant. Pour Tinasti, la seule façon d’assurer une véritable inclusion des cultivateurs est de légaliser l’usage récréatif du cannabis. Cependant, cette option ne semble pas être envisagée pour le moment au Maroc. Les doutes persistent donc quant à l’impact réel du marché légal sur la consommation de cannabis récréatif dans le pays.

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